Le col que personne ne prend en hiver
Il existe des passages que les cartes connaissent mais que les voyageurs oublient. Entre Italie et Suisse, une route de guerre devenue chemin de personne.
Photo : Marco Verani
La route est fermée depuis novembre. Le panneau l’indique clairement, en français d’abord, en italien ensuite, comme si la langue changeait quelque chose à la réalité du bitume sous quarante centimètres de neige. Je me gare avant le dernier lacet et je continue à pied, avec des raquettes que j’ai louées à Martigny pour vingt francs la journée.
Il y a quelque chose d’étrange à marcher sur une route. Pas un sentier, pas un chemin muletier — une route, avec ses glissières de sécurité orange, ses bornes kilométriques, ses panneaux de signalisation qui ne signalent plus rien. La route a été pensée pour les voitures, et en l’absence de voitures, elle devient une chose sans destination claire.
En montagne l’hiver, les cartes ne mentent pas, mais elles n’ont plus grand-chose à dire. Le territoire reprend ses droits sur la représentation.
Un col qui n’a jamais vraiment dormi
Le Grand-Saint-Bernard n’est pas un col anonyme. Saint Bernard de Menthon y fonda un hospice au XIe siècle ; Napoléon y fit passer ses troupes en mai 1800 ; les moines y sélectionnèrent le chien qui porte leur nom depuis sept siècles. C’est un de ces endroits qui ont tellement d’histoire qu’on oublie de les regarder vraiment.
Aujourd’hui, en plein hiver, il n’y a personne d’autre que moi. Le lac est gelé. Le monastère est fermé jusqu’en mai. Le vent vient de l’est avec une constance qui finit par ressembler à un bruit de fond, comme si le silence lui-même avait une texture sonore particulière à cette altitude.
La route comme objet sans usage
Je reste une heure au sommet, à regarder le lac, les bâtiments fermés, les panneaux bilingues qui indiquent des distances vers des villes où il fait chaud. Puis je redescends.
Il y a quelque chose de satisfaisant à avoir été dans un endroit que personne d’autre n’a visité ce jour-là. Pas de la fierté — plutôt une forme de solitude consentie, choisie, qui n’a rien de mélancolique. Le col existait avant moi, il existera après. Je n’ai fait que passer.